7 La rentabilité comme défi

Affirmer que la rentabilité des entreprises constitue un enjeu important pour les distributeurs de livres peut constituer un lieu commun ou une évidence des plus élémentaires. Et pourtant, comme nous l'avons vu, la rentabilisation voire la survie même du secteur de la distribution dans le secteur du livre repose sur un équilibre précaire exigeant une masse critique suffisante pour couvrir d'importants frais incontournables, notamment en termes de capacités d'entreposage et de développement et de maintien d'outils de gestion informatisés. On reconnaît que « la distribution et la gestion des commandes demeurent des composantes importantes des coûts dans le secteur du livre1 ». Ces exigences expliquent le nombre limité de distributeurs et les barrières imposantes à l'entrée dans la profession.

Peu de données existent sur les résultats financiers des distributeurs de livres de langue française. On croit souvent que compte tenu de l'importance du flux financier qui transite par les distributeurs, ceux-ci connaissent des revenus nets de loin supérieurs à ceux des autres professionnels du livre. Et pourtant, les données disponibles démontrent une certaine précarité chez les distributeurs de livres.

Marc Ménard révélait d'abord en 2001 que les résultats des distributeurs pour l'année 1998-1999 montraient une marge bénéficiaire brute moyenne de 22,5 % et d'une marge bénéficiaire nette moyenne de 2,4 %, ce qui demeure peu si l'on la compare aux petits distributeurs américains qui pour la même période enregistraient une marge bénéficiaire brute de 33,3 % et nette de 3,6 %2. Quatre ans plus tard, en 2002-2003, on constate que la marge bénéficiaire brute des distributeurs (des entreprises dont la diffusion et la distribution de livres constituent l'activité principale) passait à 24,6 %, mais que la marge bénéficiaire nette chutait à 1,5 %3. «  À ce niveau, on peut même la qualifier de déficiente. Par contre, seules 3 entreprises sur 23 déclarent une perte. Ainsi, la distribution semble se caractériser par de très faibles marges, mais une quasi-assurance de rentabilité 4. »

Un portrait similaire se dégageait des données publiées par l'OCCQ, pour l'année 2005-2006 ; celles-ci montrent une marge bénéficiaire brute relativement stable, à 24,8 %, mais une prolongation du déclin de la marge bénéficiaire nette qui est alors à 1,4 %5. On note également une diminution inquiétante du nombre d'entreprises affichant un profit : dans le groupe étudié, elles sont 16 à enregistrer un bénéfice, et 8 à afficher une perte (comparativement à 3 en 2002-2003).

Les dernières données disponibles sur les résultats financiers des distributeurs de livres reposent sur l'année 2005-2006. Elles montrent une forte augmentation de la marge bénéficiaire brute des distributeurs (qui passe de 24,8 % à 29,0 %), de même que de leur marge bénéficiaire nette (qui passe de 1,4 % à 5,7 %). Toutefois, ces meilleurs résultats risquent de se concentrer dans un nombre limité d'entreprises, puisque le nombre d'entreprises affichant une perte est demeuré relativement le même, passant de 8 entreprises déficitaires sur un total de 24 en 2004-2005 à 7 sur 21 en 2005-2006.

Malgré ces données parfois sombres, Marc Ménard faisait remarquer en 2001 que les entreprises de distribution composaient avec un avoir des actionnaires élevé (27,7 %) ; il en est de même pour les bénéfices non répartis (25,7 %), ce qui laisse présager une bonne santé financière. De même, « du côté des ratios d'endettement, on note peu d'écarts significatifs, les ratios démontrant un endettement assez réduit, dans un cas [au Québec] comme dans l'autre [aux États-Unis]6. » Toutefois, considérons que les distributeurs doivent demeurer vigilants, principalement dans un contexte où le rôle de chacun des secteurs du livre est remis en jeu dans une conjoncture marquée par de grands changements technologiques.

Il est également essentiel, pour tout distributeur qui souhaite avoir les moyens de maintenir ses opérations, d'atteindre une taille critique qui lui permette de couvrir les frais fixes de l'entreprise et de les répartir sur le plus grand nombre de titres possible, et éventuellement d'être en mesure de réduire ses frais variables grâce à un rendement d'échelle croissant, provoquant par le fait même un coût unitaire décroissant. Par conséquent, le distributeur doit connaître à fond la répartition des coûts d'opération pour chacune des catégories de dépenses.

Les deux tableaux qui suivent montrent la répartition des frais d'exploitation unitaires pour les diffuseurs et les distributeurs. On peut évidemment considérer que, généralement, ces coûts demeurent les mêmes et s'additionnent pour le diffuseur-distributeur. Même si, compte tenu des données disponibles, elles concernent spécifiquement les coûts liés à la gestion des nouveautés, elles demeurent pertinentes pour mesurer l'importance de chacun des champs de dépenses.

Tableau 15.    Frais d'exploitation unitaires des diffuseurs, 2004-2005
 Frais d'exploitation
par activité
Frais d'exploitation
par regroupement d'activités
Relation avec les éditeurs 0,08 $ 0,17 $
Relation avec les distributeurs 0,02 $
Relations avec les libraires 0,07 $
Évaluation de la demande 0,03 $ 0,05 $
Évaluation de l'offre 0,02 $
Collecte des commandes 0,27 $ 0,27 $
Comptabilité et TI 0,04 $ 0,04 $
Soutien à la promotion 0,70 $ 0,70 $
Gestion des retours 0,01 $ 0,05 $
Gestion des réassorts 0,04 $
TOTAL 1,28 $ 1,28 $
Source :  Étude sur la mise en marché des nouveautés par le système de l'office au Québec, Table de concertation interprofessionnelle du milieu du  livre, 2007, p. 185.

 

Tableau 16.    Frais d'exploitation unitaires des distributeurs, 2004-2005
 Frais d'exploitation
par activité
Frais d'exploitation
par regroupement d'activités
Relation avec les éditeurs 0,01 $ 0,08 $
Relation avec les diffuseurs 0,02 $
Relations avec les libraires 0,05 $
Collecte des commandes 0,09 $ 0,09 $
Réception 0,10 $ 1,05 $
Entreposage 0,34 $
Préparation des livraisons 0,21 $
Expédition 0,40 $
Comptabilité et TI 0,09 $ 0,09 $
Soutien à la promotion 0,08 $ 0,08 $
Gestion des retours 0,20 $ 0,33 $
Gestion des réassorts 0,13 $
TOTAL 1,72 $ 1,72 $
Source :  Étude sur la mise en marché des nouveautés par le système de l'office au Québec, Table de concertation interprofessionnelle du milieu du  livre, 2007, p. 186

Remarquons d'abord que chez les diffuseurs (Tableau 15) – ou en ce qui concerne la fonction diffusion des diffuseurs-distributeurs – le principal poste de dépenses s'inscrit dans les frais fixes : 0,70 $ par unité dévolu au soutien à la promotion, soit le travail assuré par les représentants dans les réseaux de vente au détail. Cette dépense constitue un coût fixe puisque tout diffuseur doit disposer d'une équipe de représentants pour desservir les détaillants. Même si la taille de cette équipe est déterminée normalement en fonction de l'ampleur des activités du diffuseur (de l'ampleur du catalogue à diffuser), il demeure que le nombre de titres diffusés peut augmenter sans pour autant augmenter les coûts de soutien à la promotion. C'est donc dans les autres postes de dépenses que le diffuseur doit chercher à réduire ses coûts soit grâce à une augmentation du nombre de titres diffusés (certains coûts demeureront toutefois proportionnels au nombre de titres), soit en améliorant l'efficacité de son travail (collecte de commandes, gestion des retours et des réassorts, évaluation de l'offre et de la demande, etc.).

Du côté des distributeurs, la répartition entre coûts fixes et coûts variables est encore plus claire. L'entreposage à lui seul représente 19,8 % des frais d'exploitation. Il est essentiel pour le distributeur de maximiser l'utilisation de ses entrepôts, tout en calculant bien l'impact d'une croissance trop importante qui augmenterait ses besoins d'entreposage au-delà de ses capacités. La majorité des autres dépenses sont liées à la circulation des titres, et c'est en augmentant son efficacité à tous les niveaux que le distributeur sera en mesure de profiter pleinement d'une économie d'échelle. Pour ne prendre que quelques exemples, considérons que les coûts unitaires d'expédition de colis à un détaillant seront inversement proportionnels au nombre de colis. Le distributeur devra disposer d'une masse critique qui lui permettra d'augmenter le nombre de colis par envoi de façon à réduire le coût d'envoi à l'unité. Sans compter que l'augmentation du prix du carburant pourrait avoir un impact important sur les coûts d'expédition et par conséquent sur les revenus des distributeurs. La gestion des retours et des réassorts, qui représente 19 % des frais d'exploitation, exige une efficacité maximale, tant dans la gestion informatisée des mouvements de livres – la gestion des retours pourrait être l'occasion de nombreuses erreurs – que dans la gestion de la logistique.

Tout en facilitant le travail des diffuseurs-distributeurs, les nouvelles technologies dans le secteur du livre augmentent également la complexité de certaines de leurs opérations. Comme le font remarquer Turner-Riggs, « Soutenus par des systèmes améliorés de gestion des stocks, les libraires gèrent les stocks avec plus de soin : placent des commandes de plus petites quantités, font des commandes plus fréquentes et au besoin, surveillent le rendement des ventes plus étroitement et retournent ou ne tiennent même pas de stock à rotation lente7. » Il en résulte pour le distributeur une augmentation du volume de circulation des livres, et par conséquent une augmentation des coûts d'exploitation de la distribution.

La nécessité pour le distributeur d'augmenter son rendement, d'augmenter sa masse critique pour profiter d'une économie d'échelle n'est pas sans impliquer une volonté de concentrer les activités de distribution dans une même entreprise, de plus en plus imposante. « Or toute tendance à la rationalisation, considérant les contraintes de taille critiques et la présence d'économies d'échelle inhérentes à ce type d'activité, favorise évidemment la concentration des entreprises8. »

Notes

1. Turner-Riggs, Le secteur de la vente de livre au détail au Canada, Ministère du Patrimoine canadien, 2007, p. 47.

2. Marc Ménard, Les chiffres des mots : portrait économique du livre au Québec , SODEC, 2001, p. 183.

3. Marc Ménard et Benoît Allaire, « La distribution de livres au Québec », dans État des lieux du livre et des bibliothèques, Observatoire de la culture et des communications du Québec, p. 144.

4. Ibid.

5. Observatoire de la culture et des communications du Québec, « Portrait des distributeurs et diffuseurs exclusifs de livres au Québec », Statistiques en bref, no 25, décembre 2006.

6. Marc Ménard, Les chiffres des mots : portrait économique du livre au Québec, SODEC, 2001, p. 183.

7. Turner-Riggs, Le secteur de la vente de livre au détail au Canada, Ministère du Patrimoine canadien, 2007, p. 53.

8. Marc Ménard, Les chiffres des mots : portrait économique du livre au Québec , SODEC, 2001, p. 178.

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